« Il faut persuader Obama d’éviter la guerre nucléaire »
LA HAVANE.– Pendant quatre ans, il s’est débattu entre la vie et la mort : séjours multiples en bloc opératoire, tubages divers, alimentation intraveineuse, sondes, pertes de connaissance fréquentes…
« Ma maladie n’est pas un secret d’Etat », aurait-il dit peu de temps avant d’entrer en crise et de se voir obligé de « faire ce qu’il y avait à faire » : déléguer ses fonctions de président du Conseil d’Etat et, par conséquent, de commandant en chef des Forces armées de Cuba.
« Je ne peux pas continuer », avait-il alors reconnu. C’est ce qu’il nous révèle dans cette interview, la première qu’il accorde depuis lors à un journal étranger. Il procéda à la passation des pouvoirs et s’en remit aux médecins.
Ce fut une véritable commotion qui ébranla la nation tout entière et les amis d’autres latitudes. Ses détracteurs nourrirent des idées revanchardes et le puissant voisin du Nord se mit en alerte. La lettre de démission de leader de la Révolution cubaine fut rendue publique, officiellement, le 31 juillet 2006.
Ce que son ennemi le plus féroce n’avait pas obtenu en cinquante ans de blocus, de guerres, d’attentats, c’est finalement la maladie qui l’obtint : une maladie dont nul ne savait rien, qui ouvrait la voie à toutes les spéculations et qui devenait, par là-même, un « secret d’Etat », que le régime l’ait voulu ou non.
(Je pense à Raul, au Raul Castro de ces moments-là : pas seulement aux responsabilités qui lui tombaient dessus quasiment du jour au lendemain, même si ceci était prévu depuis toujours, mais aussi à la santé délicate de sa compagne Vilma Espin, qui devait décéder peu de temps après d’un cancer, et à la perspective de disparition du grand frère, chef dans tous les ordres : militaire, politique, familial.)
Il y a aujourd’hui quarante jours, Fidel est réapparu en public, et définitivement ou, du moins, sans risque apparent de rechute. Dans un climat détendu qui laisse à penser que tous les dangers relèvent du passé, l’homme le plus important de la Révolution déborde de vitalité, même si ses jambes ne lui obéissent plus comme autrefois.
La conversation-interview avec La Jornada (déjeuner compris) s’étale sur environ cinq heures. Fidel y aborde les thèmes les plus divers, dont certains qui semblent l’obséder. Il permet qu’on lui pose des questions sur tout –du reste, il en pose plus lui-même— et évoque pour la première fois, avec une franchise douloureuse, quelques-uns des moments de la crise de santé qu’il a traversée ces quatre dernières années.
« Je suis allé jusqu’à la mort », dit-il avec un calme déconcertant. Il ne désigne pas par leur nom la diverticulose dont il a souffert ni les hémorragies qui ont amené les spécialistes de son équipe médicale à l’opérer à plusieurs et maintes reprises, chaque fois au risque qu’il y perde la vie.
Par contre, il s’étend longuement sur le récit de ses souffrances. Sans aucune espèce d’inhibition, il parle de son « calvaire ».
« Je n’avais plus du tout envie de vivre… Je me suis demandé à plusieurs reprises si ces gens-là (ses médecins) allaient me laisser vivre dans ces conditions ou me permettre de mourir… Je m’en suis finalement sorti, mais dans un très mauvais état physique. J’en suis arrivé à peser cinquante et quelques kilos. »
« Soixante-six kilos », précise Dalia, son inséparable compagne qui assiste à l’entretien. Elle est présente, de même que deux de ses médecins et deux de ses plus proches collaborateurs. Personne d’autre.
– Imagine un peu, un type de ma stature qui pèse 66 kilos. Aujourd’hui, mon poids oscille entre 85 et 86 kilos, et ce matin j’ai fait six cents pas tout seul, sans l’aide d’une canne.
« Je te le dis : tu es en présence d’un res-sus-ci-té », souligne-t-il en détachant les syllabes et non sans fierté. Il sait qu’il doit son rétablissement à l’excellente équipe médicale qui l’a soigné au fil de ces années, et qui constitue une preuve supplémentaire de la qualité de la médecine cubaine, mais aussi à sa volonté et à cette discipline de fer qu’il s’impose quand il en prend la décision.
– Je ne me permets pas le moindre écart, assure-t-il. Cela va sans dire, je me suis fait médecin avec l’aide de mes médecins. Je discute avec eux, je leur pose des questions (il en pose beaucoup), et j’apprends (et il obéit).
Il connaît très bien les raisons de ses accidents et de ses chutes, mais il insiste : une chose n’entraîne pas nécessairement l’autre. « La première fois, je n’avais pas fait l’échauffement nécessaire avant de jouer au basket. » Puis vint l’épisode de Santa Clara. Fidel descendait de la statue du Che, où il avait présidé une cérémonie d’hommage, et il est tombé la tête la première. « Un des facteurs qui a joué est que ceux qui s’occupent de moi vieillissent eux aussi, ils perdent leurs facultés et ils ne se sont pas occupés de cet épisode », explique-t-il.
Puis, une nouvelle chute à Holguin, de toute sa hauteur. Ces accidents précèdent la maladie qui a fait crise et qui l’a retenu longtemps à l’hôpital.
« Allongé sur mon lit, je regardais autour de moi, sans comprendre ce qu’étaient tous ces appareils. Je ne savais pas combien de temps mes tourments allaient durer, et je n’avais qu’un voeux, que le monde s’arrête de tourner», sans doute histoire de ne pas en perdre une miette. « Mais me voici ressuscité », dit-il fièrement.
– Et quand vous avez ressuscité, commandant, qu’avez-vous trouvé?, lui demandé-je.
– Un monde de fous, un monde qu’on voit tous les jours à la télévision, dans les journaux, et auquel on ne comprend rien, mais que je n’aurais perdu pour rien au monde, répond-il en souriant.
Avec une énergie surprenante chez un être humain qui vient de se relever de la tombe, comme il l’affirme lui-même, et avec la même curiosité intellectuelle de toujours, Fidel Castro se met au courant.
Ceux qui le connaissent affirment volontiers qu’il n’y a pas de projet, colossal ou minime, auquel il ne se consacre avec une passion acharnée, et d’autant plus si ce projet le confronte à l’adversité, comme cela avait été le cas.
« Il n’est jamais de meilleure humeur que dans ces cas-là. » Quelqu’un qui croit bien le connaître l’a dit : « Les choses doivent vraiment aller très mal, parce que vous êtes radieux ! »
L’accumulation quotidienne d’informations commence dès le réveil. A une vitesse de lecture qu’il obtient par une méthode inconnue de tous, il dévore les livres ; il parcourt de deux cents à trois cents dépêches par jour ; il est au courant, et instantanément, des nouvelles technologies de la communication ; il est fasciné par Wikileaks, « la gorge profonde d’Internet », un site célèbre pour avoir publié plus de 90 000 documents secrets sur la guerre d’Afghanistan auxquels travaille ce nouvel internaute.
–Tu te rends compte de ce que cela veut dire? me lance-t-il. Internet nous a mis entre les mains le moyen de communiquer avec le monde entier. Ce qui était impossible autrefois, commente-t-il en sélectionnant des dépêches et des textes qu’il a téléchargés sur le net et qui jonchent sa table de travail : un meuble petit, trop petit pour l’homme qui l’occupe, même s’il a maigri.
– Finis les secrets, ou c’est du moins ce qu’il semble. Nous sommes en présence d’un « journalisme d’investigation de haute technologie », comme dit le New York Times, et à la portée de tous.
– Nous sommes en présence de l’arme la plus puissante qui ait jamais existé : la communication, résume-t-il. Le pouvoir de la communication était et est aux mains de l’empire et de groupes privés ambitieux qui en ont usé et abusé. C’est pour cela que les médias ont fabriqué le pouvoir qu’ils affichent aujourd’hui.
Je l’écoute et je ne peux pas m’empêcher de penser à Chomsky : quelle que soit la supercherie que l’empire se propose de nous faire gober, il doit compter avec le soutien des médias, tout spécialement des journaux et de la télévision, et aujourd’hui, naturellement, de tous les instruments qu’offre Internet.
Ce sont les médias qui créent le consensus avant toute action. « Ils font le lit », pourrions-nous dire. Ils préparent le théâtre d’opérations.
Et pourtant, fait remarquer Fidel, bien qu’ils aient voulu conserver ce pouvoir intact, ils y ont échoué. Ils perdent du terrain jour après jour alors même que d’autres, beaucoup d’autres, émergent à chaque instant…
Nous reconnaissons les efforts de sites et de médias autres que Wilileaks : du côté latino-américain, Telesur du Venezuela, la chaîne culturelle d’Argentine, la chaîne Encuentro, et tous les médias, publics ou privés qui affrontent les puissants consortiums de la région et les transnationales de l’information, de la culture et des loisirs.
Des rapports sur la manipulation à laquelle se livrent les puissants groupes locaux et régionaux, sur leurs complots tendant à introniser ou à éliminer des gouvernements ou des personnalités politiques, ou sur la tyrannie exercée par l’empire par le biais des transnationales, sont maintenant à la portée de tous les humbles mortels.
Mais pas à Cuba, où l’on dispose d’un accès à Internet, pour tout le pays, à peine comparable à celui de n’importe quel hôtel Hilton ou Sheraton.
C’est la raison pour laquelle à Cuba, la connexion est désespérante. On navigue, certes, mais au ralenti…
– Et pourquoi?
– Parce que les Etats-Unis refusent catégoriquement de donner accès à Internet à l’île, par un des câbles sous-marins à fibre optique qui passe tout près des côtes. Cuba est donc obligée de recourir au satellite et paye ce service beaucoup plus cher, mais ne dispose pas d’une bande passante à haut débit qui permettrait de donner accès à bien plus d’usagers, et à la vitesse considérée comme normale dans le monde entier.
C’est pourquoi le gouvernement cubain a dû instaurer des priorités, non pas au profit de ceux qui peuvent payer le coût du service, mais de ceux qui en ont le plus besoin : des médecins, des universitaires, des professionnels, des « cadres » du gouvernement et des clubs Internet à usage social. On ne peut pas faire plus.
Je pense aux efforts surhumains déployés par le site cubain Cubadebate pour alimenter l’intérieur et faire passer à l’extérieur l’information sur le pays, dans les conditions actuelles. Mais, selon Fidel, Cuba sera bientôt en mesure de régler ce problème.
Il fait allusion aux travaux entrepris sur l’ordre du gouvernement de Hugo Chavez, et qui sont sur le point de s’achever, pour poser un câble entre le port vénézuélien de La Guaira et la région de Santiago de Cuba. Lorsque ce sera fait, dit Fidel, l’île disposera d’une bande passante à haut débit et sera en mesure d’élargir nettement le service.
– On a souvent dit de Cuba, et de vous-même en particulier, que vous étiez anti-étasunien à tout crin, on vous a même accusé de cultiver la haine envers cette nation…
– Rien de plus faux, soutient Fidel. Pourquoi haïr les Etats-Unis qui ne sont que le produit de leur histoire ?
Mais c’est un fait : il y a à peine quarante jours, lorsqu’il n’avait pas encore terminé de « ressusciter », il s’occupait –pour ne pas changer–, dans ses fameuses Réflexions, de son puissant voisin.
« C’est que j’ai commencé à percevoir clairement les problèmes de la croissante tyrannie mondiale. » Il détectait aussi, à la lumière de toute l’information dont il disposait, « l’imminence d’une attaque nucléaire qui déboucherait sur une conflagration mondiale ».
Il ne pouvait pas encore parler devant les caméras, ni faire tout ce qu’il fait maintenant, m’indique-t-il. A peine pouvait-il écrire avec un minimum d’agilité. Car à l’âge de 84 ans, il lui a fallu réapprendre non seulement à marcher, mais aussi à écrire.
« J’ai quitté l’hôpital, je suis rentré chez moi, mais j’ai marché et j’en ai trop fait. Il a donc fallu en passer par la rééducation des pieds. A ce moment-là, je recommençais aussi à écrire.
« On peut parler d’un bond qualitatif, qui s’est opéré quand j’ai pu maîtriser tous les éléments qui me permettent de faire ce que je fais maintenant. Mais je peux et je dois encore faire mieux… Je peux recommencer à marcher normalement. Aujourd’hui, je te l’ai dit, j’ai fait six cent pas seul, sans l’aide d’une canne, et je dois concilier ceci avec les montées et les descentes, les heures de sommeil, le travail. »
– Qu’y a-t-il derrière cette frénésie de travail, qui risque de vous conduire plus sûrement à une rechute qu’à un véritable rétablissement ?
Fidel ferme les yeux, se concentre et… revient à la charge :
« Je ne veux pas être absent ces jours-ci. Le monde traverse la phase la plus intéressante et dangereuse de son existence, et je me sens très engagé envers ce qui va se passer. Il me reste encore des choses à faire. »
– Comme quoi?
– Comme constituer tout un mouvement contre la guerre nucléaire.
Et c’est effectivement ce dont il s’occupe depuis qu’il est réapparu sur la scène publique.
« Créer une force de dissuasion internationale pour éviter cette menace colossale », voilà qui représente tout un défi, et Fidel n’a jamais pu s’abstenir de relever un défi.
« Au début, j’ai pensé que la première frappe nucléaire aurait pour cible la Corée du Nord, mais je me suis rendu compte que je me trompais, parce que la Chine allait opposer son veto au Conseil de sécurité.
« Par contre, personne ne peut rien faire pour l’Iran : là, il n’y a pas de veto russe ni chinois. Il y a bien eu la résolution (des Nations unies) : le Brésil et la Turquie ont opposé leur veto, mais pas le Liban, et la décision a été prise. »
Fidel convoque les chercheurs, les économistes, les communicateurs, etc. Il les invite à donner leur avis sur le mécanisme qui va déclencher l’horreur et la manière dont on peut l’enrayer. Il leur a même soumis des exercices de science-fiction.
« Réfléchissez, réfléchissez! », les encourage-t-il. « Raisonnez, imaginez ! », lance le maître enthousiaste qu’il est devenu ces jours-ci.
Tout le monde ne partage pas son inquiétude. Cette nouvelle campagne a parfois été interprétée comme du catastrophisme, voire du délire. A ceci s’ajoute la crainte, que beaucoup partagent, qu’il fasse une rechute.
Mais Fidel ne lâche pas prise, et personne ne peut le retenir. Il a besoin, au plus vite, de CONVAINCRE pour STOPPER la conflagration nucléaire qui, insiste-t-il, menace de faire disparaître une bonne partie de l’humanité. « Nous devons mobiliser le monde pour persuader Barack Obama, le président des Etats-Unis, d’éviter la guerre nucléaire. Il est le seul à pouvoir, ou non, appuyer sur le bouton. »
Avec les données qu’il utilise en expert et les documents qui étayent ses affirmations, Fidel pose des questions et fait un exposé à vous donner des sueurs froides :
– Sais-tu ce que représente la puissance nucléaire détenue aujourd’hui par une poignée de pays à travers le monde, comparée à ce qu’elle était à l’époque d’Hiroshima et de Nagasaki ?
« Quatre cent soixante-dix mille fois la puissance explosive de l’une des deux bombes larguées par les Etats-Unis sur ces villes japonaises : quatre cent soixante-dix mille fois plus ! », souligne-t-il, scandalisé.
Telle est la puissance de chacune des plus de vingt mille armes nucléaires existant aujourd’hui dans le monde, selon les estimations.
Avec une puissance bien inférieure –disons, seulement une centaine de bombes–, on peut produire un hiver nucléaire qui plongerait le monde entier dans l’obscurité.
L’horreur peut subvenir dans quelques jours, disons, pour plus de précision, le 9 septembre, quand le délai de 90 jours fixé par le Conseil de sécurité pour commencer à inspecter les bateaux iraniens arrivera à expiration.
–Tu crois que les Iraniens vont reculer ? Cela te semble-t-il concevable ? Des hommes courageux, et animés par un sentiment religieux qui leur fait quasiment concevoir la mort comme une récompense… Eh bien les Iraniens ne cèderont pas, c’est sûr. Et les yankees, vont-ils céder ? Que se passera-t-il, si ni les uns ni les autres ne cèdent ? Cela peut se produire le 9 septembre.
« Une minute après l’explosion, plus de la moitié des êtres humains seront morts. La poussière et la fumée des continents en flammes voileront la lumière solaire, et le monde sombrera à nouveau dans les ténèbres absolues », écrivit Gabriel Garcia Marquez à l’occasion du 41ème anniversaire d’Hiroshima. « Un hiver de pluies oranges et d’ouragans glacés inversera le temps des océans et détournera le cours des fleuves, dont les poissons seront morts de soif dans des eaux brûlantes… L’ère du rock et des greffes du cœur retournera à son enfance glaciaire… »
JE NE DOUTE PAS UN INSTANT QUE DE GRANDS CHANGEMENTS INTERVIENDRONT AU MEXIQUE
– Et la « mafia », que dit-elle de tout ce que j’ai écrit ?
– Il n’y a pas que la mafia… il y en a bien plus que ces Réflexions déconcertent, commandant. Ne parlons pas du désagrément que vous avez causé au gouvernement mexicain.
– Je n’avais pas la moindre intention de critiquer le gouvernement. Pourquoi m’en prendrais-je au gouvernement ? Pour le plaisir ? Si je voulais m’en prendre aux gouvernements et dire toutes les erreurs qu’ils ont commises à mon sens, Cuba n’aurait plus de relations diplomatiques.
– On dit que les éloges que vous avez faits d’Andrés Manuel Lopez Obrador sont le « baiser du diable »… et on se demande pourquoi vous rendez publiques les déclarations de Carlos Ahumada à la justice cubaine, avec des détails sur votre relation singulière avec Carlos Salinas de Gortari. On soupçonne des intentions cachées.
– Non, pas du tout. J’ai eu la chance de trouver le livre d’Andrés Manuel. Quelqu’un me l’a donné à la fin de la séance de l’Assemblée. Je l’ai lu rapidement et cette lecture m’a inspiré ce que j’ai écrit.
– Qu’est-ce qui vous a inspiré ?
– Apprendre ce qui a été fait avec la terre, avec les mines, avec le pétrole… Le vol, le pillage imposé à ce grand pays, les horreurs qui y ont été commises et qui (ont mis ce pays dans l’état où il est)…
– Il y a des gens méfiants, d’un côté comme de l’autre, qui persistent à penser que votre jeu cache quelque chose.
– Non, Je n’avais pas prévu d’écrire cela, ce n’était pas dans mes plans. D’ailleurs, mon agenda est vierge…
– Laissez-moi vous le dire : les remous sont de taille ! On vous accuse d’avoir provoqué un véritable scandale politique et on vous critique en disant que, pour la bonne cause ou pour la mauvaise cause, vous avez fourré votre nez dans le processus électoral mexicain…
– Ah oui, des critiques ?, me répond-il avec enthousiasme. Très bien, très bien, envoie-les moi… Et de qui proviennent ces critiques?
– De beaucoup de gens, sauf un. La seule personne impliquée qui n’a pas soufflé mot est Carlos Salinas…
– Parce que c’est le plus intelligent, il l’a toujours été, et en plus le plus habile, dit-il avec un sourire malicieux…
A voir sa mine, on dirait qu’il attend la réponse de Salinas. Peut-être même dans un livre.
Puis, il cite des passages de ses propres Réflexions : Salinas aurait été solidaire de Cuba, lorsqu’il servit (en 1994) de médiateur (désigné par Clinton) entre les Etats-Unis et l’île, il a eu « un comportement très correct, agissant comme médiateur et non comme un allié des Etats-Unis… »
Il raconte que lorsque Salinas obtint du gouvernement cubain l’autorisation de se réfugier dans ce pays et même d’acheter « légalement » une maison, ils se voyaient « à une fréquence déterminée » et échangeaient des idées…
– J’en suis venu à penser qu’il n’a jamais tenté de me tromper, dit-il d’un air narquois.
– Vraiment ?, lui demandé-je.
Salinas l’a-t-il informé ou consulté sur la décision de son gouvernement d’entrer en relation avec des organisations terroristes déclarées, comme la Fondation nationale cubano-américaine, dont la raison d’être est le renversement du régime castriste et l’assassinat de son président, Fidel Castro ?
Pour la première fois dans l’histoire des relations entre les deux pays, un gouvernement mexicain ouvrait la porte du Palais présidentiel à Jorge Mas Canosa, alors président de cette organisation paramilitaire, vieille ennemie de la Révolution cubaine.
« L’homme que vous avez reçu est un assassin », dis-je à Carlos Salinas à cette occasion, dans une interview pour La Jornada. Salinas, d’un signe de tête, me donna raison, mais il se justifia immédiatement en arguant que son gouvernement souhaitait participer, avec la « pluralité » cubaine, au « dialogue » en cours pour rapprocher les parties.
« Je dois vous dire que le Mexique est profondément respectueux des processus internes que choisissent les Cubains », m’assura-t-il alors.
« Mais ce qui arrivera à Cuba n’est pas étranger aux Mexicains; nous autres Mexicains, nous ne pouvons pas être absents des transformations qui auront lieu dans ce pays parce qu’elles auront des répercussions sur le Mexique, sur toute l’Amérique latine. Nous devons donc entretenir la communication avec tout l’éventail d’opinions… » (La Jornada, août 1992).
Et je pose la question aujourd’hui : des opinions ? Le Mexique avait besoin de l’ « opinion » d’un criminel pour enrichir son dialogue avec les pays voisins ?
Fidel baisse la tête et pose une question, comme s’il s’adressait à lui-même ?
–Pourquoi nous a-t-il fait ça ? Il se comportait en ami de Cuba. Avec lui, nous nous occupions de régler les affaires politiques et économiques en suspens… Bref, il donnait l’impression de ne rien avoir contre nous.
« Pourquoi diable lui a-t-il fallu recevoir ce bandit ? », se demande Fidel, déconcerté.
Mais il ne veut pas en dire plus long. Cela fait longtemps qu’il avait tourné la page ou qu’il l’avait réservée pour le moment où –après le bilan obligé–, il déciderait de rendre publique la fin de sa relation avec l’ancien président mexicain, ce qu’il fit dans ses Réflexions intitulées « Le géant aux bottes de sept lieues ».
– Cuba n’a jamais voulu remettre le document filmé qui prouvait le complot contre Lopez Obrador, comme le PRD le lui avait demandé en son temps.
– Nous ne pouvions pas lui donner satisfaction sur ce point, explique Fidel. Nous avons envoyé tous les documents à l’autorité qui demandait l’extradition (le ministère mexicain des Affaires étrangères). Agir autrement aurait été manquer de sérieux, souligne-t-il.
Puis, Fidel tomba gravement malade et cette affaire, comme bien d’autres, fut mise en veilleuse.
–Pourquoi parler de Lopez Obrador en cette année préélectorale ?
–Parce que j’avais une dette envers lui. Je voulais lui dire que [bien que Fidel n’ait pas accepté de lui donner les documents qu’il demandait] nous ne trempions dans aucun complot contre lui, nous ne nous sommes associés ni ne sommes associés aujourd’hui avec personne pour lui faire du tort. Comme je l’ai dit dans mes écrits, c’est pour moi un honneur de partager ses vues.
– C’est justement cela que les gens appellent « le baiser du diable », commandant.
– Donc, mieux vaut ne pas l’inviter à visiter Cuba, n’est-ce pas ?, dit-il dans un sourire coquin. Il risquerait d’y perdre beaucoup. Une foule de gens lui tomberaient dessus pour le discréditer, lui retirer des votes.
– Comme il y a cinquante ans, dans les premiers temps de la Révolution, où il fallait être téméraire pour voyager à Cuba. Une photo à l’arrivée ou au départ d’un vol de La Havane prise à l’aéroport de Mexico pouvait vous valoir des poursuites, des coups, la prison…
Fidel ne perd pas son sourire et donne un conseil :
« Les Mexicains ne devraient pas tant s’inquiéter de ces choses-là. Tout ceci va changer. Je n’en ai pas le moindre doute : plus tôt que vous ne l’imaginez, il va se produire de grands changements au Mexique. »
« Le monde de l’avenir, nous le partagerons tous »
Bien que rien ne dénote dans son attitude le moindre malaise, je sens que ce que je vais lui dire ne va pas lui plaire :
– Commandant, tout le charme de la Révolution cubaine, la reconnaissance, la solidarité d’une bonne partie de l’intelligentsia universelle, les grandes réussites du peuple face au blocus, bref, tout, tout cela a été démoli par la persécution des homosexuels à Cuba.
Fidel n’écarte pas la question. Il ne nie pas ce que je lui dis. Il me demande du temps pour se rappeler, dit-il, quand et comment les préjugés se sont infiltrés dans les rangs révolutionnaires.
Il y a cinquante ans, et à cause de l’homophobie, les homosexuels furent marginalisés à Cuba et envoyés, en bon nombre, dans des camps de travail militaire et agricole, accusés de « contre-révolution ».
– Oui, se rappelle-t-il. C’était une grande injustice, une énorme injustice, et peu importe qui l’a commise. Si c’est nous, eh bien, nous avons été injustes… J’essaie de délimiter mes responsabilités parce que, personnellement, je ne partage pas ce genre de préjugés.
On sait qu’il compte parmi ses plus anciens et proches amis des homosexuels.
– Mais alors, comment a surgi cette haine de la « différence »?
Il pense que ce courant a surgi spontanément dans les rangs révolutionnaires et résultait des traditions. A Cuba, avant la Révolution, la discrimination ne concernait pas seulement les Noirs, ni les femmes, mais aussi, bien entendu, les homosexuels…
– Oui, oui, mais dans la Cuba nouvelle, dont tous les révolutionnaires étaient si fiers, dans le pays et à l’étranger… Qui donc est le responsable, direct ou indirect, du fait qu’on n’ait pas mis un terme à ce qui se passait au sein de la société cubaine ? Le Parti ? Parce qu’à l’heure qu’il est, le Parti communiste de Cuba n’explicite pas dans ses statuts que toute discrimination sur la base de la préférence sexuelle est interdite.
– Non, dit Fidel, si quelqu’un est responsable, c’est moi…
« Il est vrai qu’à ce moment-là je ne pouvais pas m’occuper de cette affaire… J’étais entièrement pris par la crise d’Octobre, la guerre, les questions politiques… »
– Mais ceci est justement devenu un problème politique sérieux et grave, commandant.
– Je comprends, je comprends, mais nous n’avons pas su le saisir dans toute son ampleur… Les sabotages systématiques, les attaques armées se succédaient sans cesse : nous avions tant de problèmes, et de terribles problèmes –il y allait de la vie ou de la mort, tu sais…— que nous n’avons pas prêté à celui-ci toute l’attention qu’il méritait.
– Mais après, il est devenu très difficile de défendre la Révolution depuis l’étranger. Son image s’était détériorée pour toujours dans plusieurs secteurs, surtout en Europe.
– Je comprends, je comprends, répète-t-il, et c’est logique…
– La persécution des homosexuels pouvait exister et soulever, n’importe où, des protestations plus ou moins vives. Mais dans la Cuba révolutionnaire…
–Je comprends, mais c’est comme quand un saint commet un péché, n’est-ce pas ? Ce n’est pas pareil que quand c’est un pécheur…
Fidel ébauche un sourire, puis retrouve son sérieux :
– Essaie d’imaginer un peu ce que furent ces premiers mois de Révolution : la guerre contre les yankees, l’affaire des armes et, presque simultanément, les complots d’attentat contre ma personne…
Fidel révèle que ces menaces d’attentat, parfois exécutées, dont il était la cible, eurent une influence néfaste sur lui, l’empêchaient de vivre :
« Je ne pouvais être nulle part, je n’avais pas où vivre… » La trahison était à l’ordre du jour, et il devait être constamment sur le qui-vive…
« Echapper à la CIA, qui achetait les traîtres, et parfois parmi tes hommes de confiance, c’était plus facile à dire qu’à faire ; mais s’il faut assumer une responsabilité, j’assume la mienne. Je ne vais pas rejeter la faute sur d’autres… », affirme le dirigeant révolutionnaire.
Il regrette de n’être pas intervenu dans cette affaire dès le début.
Aujourd’hui, par contre, la Révolution cubaine affronte le problème :
Sous le slogan : « l’homosexualité n’est pas un danger; l’homophobie, si », a eu lieu tout récemment la troisième campagne cubaine pour la Journée mondiale contre l’homophobie. Gerardo Arreola, correspondant de La Jornada à Cuba, a rendu compte du débat et de la lutte menée dans l’île pour le respect des droits des minorités sexuelles.
Arreola explique que Mariela Castro, une sociologue de 47 ans, fille du président cubain Raul Castro, dirige le Centre national d’éducation sexuelle, une institution qui, affirme-t-elle, a amélioré l’image de Cuba après que l’île a été vouée aux gémonies dans les années 60.
« Nous sommes ici, Cubains et Cubaines, prêts à poursuivre le combat pour l’inclusion, la lutte pour toutes et pour tous, pour le bien de toutes et de tous », a dit Mariela Castro lors de l’inauguration de la campagne, escortée par des transsexuels qui portaient un drapeau cubain et un drapeau multicolore, celui du mouvement gay.
Aujourd’hui, à Cuba, les efforts tendent à faire accepter des initiatives telles que le changement d’identité de transsexuels ou l’union civile entre personnes du même sexe.
Depuis les années 90, l’homosexualité est totalement dépénalisée dans l’île, même s’il subsiste des cas de harcèlement policier. Depuis 2008, les personnes désireuses de changer de sexe peuvent se faire opérer gratuitement.
Le blocus
En 1962, les Etats-Unis décrétaient le blocus contre Cuba. Il s’agit d’une « féroce tentative de génocide », a dit Gabriel Garcia Marquez, l’écrivain qui a fait la meilleure chronique de cette période.
– Une période qui se maintient jusqu’à nos jours, me fait remarquer Fidel.
« Aujourd’hui plus que jamais, le blocus est en vigueur, avec une circonstance aggravante : en ce moment, c’est une loi constitutionnelle aux Etats-Unis parce qu’elle est votée par le président, par le Sénat, par la Chambre des représentants… »
Le nombre de votes et son application peuvent en alléger ou en alourdir considérablement le poids, mais il est là…
– Oui, il y a la loi Helms-Burton, interventionniste et annexionniste… et la loi Torricelli, toutes deux dûment approuvées par le Congrès des Etats-Unis.
Je me rappelle très bien le sénateur Helms, ce jour de 1996 où son initiative fut approuvée. Il exultait, et il répétait inlassablement aux journalistes l’essentiel de ses prétentions :
« Castro doit quitter Cuba. Et peu m’importe comment il la quittera, à la verticale ou à l’horizontale, c’est leur affaire… Mais Castro doit quitter Cuba. »
LE SIEGE COMMENCE
« En 1962, quand les Etats-Unis décrétèrent le blocus, Cuba se vit immédiatement confrontée à l’évidence : elle n’avait que six millions de Cubains résolus, dans une île lumineuse et dépourvue de toute protection… »
Personne, aucun pays ne pouvait commercer avec Cuba : on ne pouvait rien acheter ni vendre, et gare au pays ou à l’entreprise qui ne s’en tiendrait pas au siège commercial décrété par les Etats-Unis ! J’ai toujours été frappée par la présence de ce bateau de la CIA qui patrouillait dans les eaux territoriales il y a seulement quelques années, pour intercepter les bateaux suspects de transporter des marchandises à destination de l’île.
Le problème le plus grave a toujours été celui des denrées alimentaires et des médicaments, et il se maintient de nos jours. Aucune entreprise de denrées alimentaires ne peut aujourd’hui faire du commerce avec Cuba, qui pourrait représenter un gros client et qui est toujours obligée de payer d’avance.
Condamnés à mourir de faim, les Cubains durent « réinventer la vie depuis le début », dit Garcia Marquez.
Ils développèrent la « technologie du besoin » et l’« économie de la pénurie », toute une « culture de la solitude », poursuit l’écrivain.
C’est sans regret ni amertume que Fidel constate qu’une grande partie du monde a abandonné l’île. Au contraire…
– La lutte, la bataille qu’il a fallu livrer nous a obligés à déployer des efforts encore plus intenses que ceux que nous aurions faits sans blocus, dit Fidel.
Il se rappelle non sans fierté, par exemple, la gigantesque opération de masses conduite par cinq millions d’enfants, regroupés au sein des Comités de défense de la Révolution : en une seule journée de huit heures, tout le monde fut vacciné, et c’est ainsi que des maladies comme la poliomyélite ou le paludisme furent éradiquées.
Ou encore cet épisode : un quart de millions d’alphabétiseurs, dont cent mille enfants, se chargèrent de la campagne d’alphabétisation dans un pays où la majorité des adultes ne savaient ni lire ni écrire.
Mais le « grand saut » a eu lieu, sans le moindre doute, dans la médecine et la biotechnologie :
On dit que Fidel en personne a envoyé une équipe de chercheurs et de médecins se former en Finlande pour prendre en charge la production de médicaments.
– L’ennemi utilisa contre nous la guerre bactériologique. Il introduisit ici le virus II de la dengue. Dans la Cuba d’avant la Révolution, on ne connaissait même pas le virus I. Et voilà qu’ici nous détectons le II, beaucoup plus dangereux parce qu’il produit une dengue hémorragique qui attaque surtout les enfants.
« Il est entré par avion, importé dans leurs bagages par ces contre-révolutionnaires, les copains de Posada Carriles, ceux que Bush a graciés, ceux qui ont concocté le sabotage de l’avion civil de la Barbade. Ce sont ces gens-là qui ont eu pour mission d’introduire le virus à Cuba », dénonce Fidel.
– Ils rejetaient la faute sur Cuba, disant qu’il y avait beaucoup de moustiques dans l’île, lui dis-je.
– Et comment n’y en aurait-il pas, si pour les combattre il faut une substance chimique que nous ne pouvions pas obtenir, puisque le seul pays à la produire est les Etats-Unis ?, me révèle-t-il.
Le visage du commandant s’assombrit :
« Les premiers à mourir furent des enfants, se rappelle-t-il. Nous n’avions pas de quoi attaquer la maladie. Personne ne voulait nous vendre les médicaments et le matériel qui sert à éliminer le virus. La maladie a fait cent cinquante morts, presque tous des enfants… »
« Nous avons dû nous procurer le nécessaire par contrebande, et à un coût très élevé. Ils interdisaient la vente du produit à Cuba. Une seule fois, par miséricorde, ils en ont laissé entrer un peu. »
L’homme fort de la Révolution parle de miséricorde… J’avoue que je suis troublée…
Quelques amis de Cuba sont venus à la rescousse, moins par miséricorde que par solidarité. Fidel cite, du Mexique, les Echeverria : Luis et Maria Esther, qui n’étaient plus au gouvernement mais qui purent trouver quelques équipements qui permirent de contrôler, dans une certaine mesure, l’épidémie.
– Nous ne l’oublierons jamais, dit-il avec émotion.
– Vous voyez : les relations avec les personnalités du pouvoir mexicain n’ont pas toujours été mauvaises ni malencontreuses…
– Bien sûr que non, s’exclame-t-il avant que nous mettions un terme à la conversation pour passer à table, avec son épouse, Dalia Soto del Valle.
Depuis cette terrasse sidérale où il prend place pour regarder et analyser le monde, Fidel porte un toast à « ce monde futur où nous aurons une seule patrie ».
« Qu’est-ce que ça veut dire, ça : des Espagnols, des Anglais, des Africains ? Et les uns qui ont plus que les autres ?
« Le monde de l’avenir, nous le partagerons tous, et les droits des êtres humains doivent primer sur les droits individuels… Et ce sera un monde riche, où les droits seront les mêmes pour tous… »
– Et comment allons-nous construire ce monde, commandant ?
– Par l’éducation… l’éducation, l’amour et la confiance. •
source : granma & cubadebate
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